Témoignage et récit d'une ballade de quatre mois au Vietnam

LE TOUR DU TONKIN A PIED EN 2008-2009 PAR GUY PASSELANDE

AFIN DE RENDRE HOMMAGE A DES ANCIENS QUI LE VALENT BIEN

LE GRAND NORD-EST........ suite

 

Comme à l'habitude après m'être installé dans mon pied à terre spartiate et « fais reluire la couenne» car j'en avais besoin, je me suis promené un peu pour repérer les lieux : la route RP 37 vers Phuc Hoa et la Chine (piste Ho Chi Minh), la piste au niveau du marché vers l'ouest en direction de Coc Xa, le panneau annonçant le sanctuaire de la citadelle ci dessous et enfin le lieu où je prévoyais de me sustenter et me désaltérer ça c'est primordial :

Terminé ! j'étais posé définitivement à Donk Khe 17 Octobre 2008 à 18h30 environ, dans un endroit avec ventilo,…quand même, et moustiquaire. Maintenant j'avais grand besoin de dormir avant le programme que je m'étais fixé pour le lendemain. J'allais rester deux journées ici, l'histoire me l'imposait…

Au cours de cette nuit de repos j'ai intensément pensé…, mais les évènements ici ne sont pas faits pour être pensés mais pour y être vécus : comprenez vous ! Alors, dans mon sommeil, je me suis un tantinet replongé bien malgré moi dans l'année 1950 comme dans un «rêve inhibitoire», non pas «exhaussé» par une machine à explorer le temps breveté au concours Lépine, mais disons plutôt par le «retour vers le passé» de mon subconscient que je vous propose de laisser vivre pour faire parler l'histoire de Donk Khe, un sanctuaire, pour les méchants comme pour les bons… que Dieu les bénisse tous…

Les vaincus ont toujours mauvaise réputation, comme si l'on accordait du crédit au concept du «jugement de Dieu» accordant la victoire aux bons et la défaite aux méchants.

Dong Khe 25-26-27-28 Mai 1950 :

Le «jugement de Dieu» allait donner du crédit aux méchants d'abord aux bons ensuite mais qui étaient les méchants, quels étaient les bons et… la victoire ou la défaite…dans quel camp ? Là Dieu allait être partageur en accordant du crédit aux vaincus et aux vainqueurs presque en même temps, à quatre jours d'intervalle, et là encore cela mérite une explication…, Dieu sachant bien qu'en Indochine à cette époque, tout se doit d'être éclairci pour ne pas laisser place à une polémique toujours malsaine comme il en existe de nos jours.

Dong Khe 25 Mai il est 5h30 du matin sur la Citadelle… le Capitaine Casanova se laisse tomber sur le tabouret de bois, devant la planche qui lui sert de bureau, il allume une troupe, la laisse fumer entre ses doigts, tout en contemplant distraitement la large volute de fumée qui s'élève en cercles concentriques. Casanova est le patron du quartier défendu par deux Cies du 8° régiment de tirailleurs marocains et d'une Cie légère de supplétifs, quatre cents hommes au total.

Il va être 6h; la garnison va se réveiller au son du clairon quand soudain une explosion fracasse le silence :  «Merde !... les viets !, les viets !!, les viets !!! nom de dieu ils attaquent les salauds !!!!». Un second, puis un troisième projectile s'écrasent sur le glacis de la citadelle, réduisant à un silence mortel les jurons de Casanova, suivis d'autres, en nombre incalculable, jamais le poste n'avait subi un tel feu d'artifice…: les canons viets qui débitaient leurs salves redoutables étaient placés ici dans l'ensellement de ces deux pitons situés au Nord-est du piton Montmartre au dessus de la RP37 menant à Quang Uyen, Phuc Hoa, Trung Khan Phu et la Chine sur la photo que j'ai pris la veille avant de m'endormir…ma parole je rêve !.Voici le piton Nord-Est et son ensellement que vous découvrirez sur les photos aériennes qui suivent :

Les TD 88, 102, 174, 3000 Bo Doï commandés par le camarade colonel vietminh Danh Van Viet fonçaient à l'assaut pour prendre en tenaille et finalement submerger la garnison de Dong Khe, 400 braves. Le Capitaine Casanova n'est plus… à cette heure, ainsi que beaucoup d'autres défenseurs…que Dieu les bénisse et préserve leurs âmes de combattants héroïques. Ci-dessous le croquis des bons :

Le 27 Mai après de rudes combats Dong Khe tombe, pris par les méchants, les viets…ce sont les vainqueurs. Je vous laisse à présent étudier les photos aériennes d'époque : (Dong Khe défenses et vue aérienne 1950)

Les bons, nous les français, les vaincus, allions nous nous laisser abattre, annihiler le jugement de Dieu premier? Le sort cette fois nous était défavorable plus pour longtemps…Dieu finalement allait réviser son jugement. Cliquez ici pour en connaître vous en avez acquis l'expérience : (la reprise de Dong Khe par le 3°BCCP et comme si vous y étiez, témoignage le 3°BCCP saute sur Dong Khe) .

Le « jugement de Dieu » a été favorable aux bons, pour cette fois seulement, car Dieu va se mettre à jouer au poker menteur pendant que je continue ma nuit, perdu dans mon subconscient, il va s'en passer de  «vertes et de pas mûres» :

Dong Khe 16 Septembre 1950 -7h du matin -

Cela continue, la bande des méchants se venge et vient de nouveau s'incruster dans le territoire des bons…mais quel sera le «jugement de Dieu» ? Vous le saurez bientôt en cliquant ici : (offensive vietminh Septembre 1950-la chute de Dong Khe) et comme si vous y étiez (témoignage de la prise de Dong Khe racontée par le commandant du TD 174) et d'abord le croquis du méchant :

Il vous faudra revoir la photographie aérienne du secteur pour situer les postes baptisés ici en viet, alors vous comprendrez tout.

DRINGGGG !!!! Bon dieu !!!!mon réveil arrêtez s'il vous plait…  «on ne tire pas sur la queue du tigre même quand il dort».

Samedi 18 octobre 2008-5h30 du matin-Dong Khe 1° jour :

Le tigre se réveille…,la bouche pâteuse, vite une douche et au travail car selon le mot d'Ernst Jünger «Le courage est le même des deux côtés de l'orage». Aujourd'hui l'orage s'est calmé voilà 58 ans et quoi de plus normal pour moi à ce moment précis que de croire avec fièvre à tout ce que je vous raconte et en particulier croire que les soldats français combattaient pour une cause juste et non pour rétablir un quelconque statut colonial. Leurs adversaires avait aussi un idéal : Doc Lap, qui signifie «indépendance». Bons ou méchants ils avaient tous du mérite et Dieu l'avait bien perçu lui…peut être ? Nos méchants ont gagné la bataille de Dong Khe, ils en ont perdu d'autres l'année suivante contre «le Roi Jean», pour finalement vaincre à Dien Bien Phu mais là laissez le tigre se secouer les puces il vous en parlera plus tard…car bons ou méchant c'est du pareil au même la guerre n'est plus, seul subsiste le souvenir viril et fier, l'évènement spirituel qui se devait d'être revécu avec moi…pour une fois.

Moi je pars en balade avec un sac allégé, mon appareil photographique, mais il me faut prendre d'abord un p'tit déjeuner à la viet ici : avec une bière aussi, langue pâteuse oblige…

Comme prévu dans mon programme initial je vais tenter l'ascension du piton Montmartre (Cam Phay pour les viets). Ce n'est pas simple car ce piton est envahi par la broussaille et je ne sais pas trop comment le prendre car à présent il y a beaucoup de constructions. En 1950 tout était pelé, dénudé entretenu pour pouvoir avoir accès à une meilleure observation. Voilà comment il se présente à ce jour :

Je contourne le pâté de constructions, aperçoit une petite piste ascendante derrière ces bâtiments. Je demande l'autorisation de passer dans un jardin pour emprunter la piste en lançant à ma charmante interlocutrice, le geste accompagnant la parole «Chào buôi sang, Tôi Phap» index et bras droit ascendant pointé vers le sommet «Cam Phay» puis main zigzagante vers la piste et mise en visière vers le sommet. Cà marche la réponse est immédiate, affirmation du menton, large sourire bridé, mains jointes, moi aussi… et «came on». Je grimpe la motivation s'ajoutant à l'allégresse et m'est avis que cela est la piste empruntée par nos anciens pour les relèves car elle est bien marquée et c'est la seule. Il y a quelques roches à enjamber et la broussaille se fait de plus en plus abondante. J'aboutis à 5 mètres du sommet tout près, là où vous voyez la petite trouée sur la photo et puis je suis obligé de me mettre à quatre pattes et ça devient inaccessible. Je suis en sueur, tout dégoulinant, les branches se collent à ma peau, les ronces me zèbrent l'épiderme soulignant d'un rouge salé mes avants bras. Il m'aurait fallu un coupe coupe, finalement je renonce près du but. Je n'aurais pas tout perdu et je pourrais prendre des clichés de la citadelle du sommet du piton Montmartre hallucinant vous dis-je ! Moi je ne suis pas «Gay» mais joyeux car je prétends en avoir, en nature et des bonnes, le tout fier et hardi ouiii…Chacun son truc non mais !...J'ai joyeusement osé même si je n'ai pu conclure : comprenez vous ! Mais j'ai quand même eu droit à une double ration de thé vert après mon ascension. Alors cliquez ! (Dong Khe citadelle vue du piton Montmartre alentours et mémorial).

Et maintenant pénètrons dans la citadelle. Pour y accèder actuellement un grand escalier de marbre (400 marches à grimper au niveau du marché sur la droite route de Cao Bang) et vous êtes dans le sanctuaire à la gloire des viets tombés lors de la bataille et qui y dorment pour l'éternité…Les Français eux ont été oubliés, sanctionnés par le «jugement de Dieu». Mais pour une fois je me suis pris en photo près de ce mirador installé par les viets après leur victoire. Regardez bien un français pose pour la postérité si j'ose dire… cela vous ne le reverrez plus : c'est un scoop ! et c'était le 18 octobre 2008.

Honneurs à ceux qui sont restés ici…souvenir indélébile,

Le reste se passe de commentaires, je vous laisse tout voir, vous recueillir si vous en avez la force et priez un peu en implorant Dieu si peu généreux pour ces braves et merveilleux vaincus comme dans le drame cornélien et le combat fratricide des Horaces et des Curiaces pour ceux qui connaissent leur classique…mais finalement cela a peu d'importance de nos jours. Sur ces photos les tunnels, les casemates, les barbelés encore d'époque, le glacis à présent planté de conifères, le mémorial viet, les calcaires et les pitons alentours, essayez de les baptiser en comparant avec les photos aériennes d'époque. N'oubliez pas de cliquer : (Dong Khe photos sanctuaire)

A suivre…découverte de la piste Ho Chi Minh vers Ta Lung…

Allez, je fais taire un peu le tumulte des combats, le fracas des armes et quitte le promontoire de la citadelle de Dong Khe. Je descends quelques dizaines de marches de ce nouvel escalier de marbres (à l'époque héroïque ce n'était qu'une simple pistouille montante) qui permet d'accéder à présent à ce sanctuaire Vietnamien qui fut jadis une position Française où nos couleurs flottaient encore le 16 septembre 1950. Je prends à droite, une minuscule route empierrée qui rejoint l'autre accès à cet endroit précis sur les photos ci-dessous. D'après l'une d'elles vous pouvez situer tout en examinant les croquis et photos aériennes précédents :

...

Ensuite immédiatement à ma droite une route qui correspond à la RP 37 d'époque qui permet l'accès au piton Montmartre (Cam Phay), au piton Nord-est (emplacement canons viets pendant la bataille), au piton Est poste Nguyen (Phia Khoa). Cette route passe dans une sorte de plaine lacustre au milieu de calcaires en forme de pains de sucre, elle contourne la citadelle au Nord, devant l'ancien cimetière français, au pied de Montmartre, qui n'existe plus et vient rejoindre celle qui contourne au sud, vers la Chine. C'est la fameuse piste Ho Chi Minh celle que je vais emprunter et qui mène à Ta Lung, Quang Uyen, Phuc Hoa, Trung Khan Phu.

Pour l'instant je rejoins la RC 4 non loin de l'actuel stade en direction de Cao Bang là où «le tigre» a sa tanière, pour reprendre cette même RC 4 en sens inverse pour traverser le village direction That Khe mon itinéraire d'hier. Je passe devant le marché à ma droite :

...

Je rejoins le poste Sud (Po Dinh) et le carrefour avec la RP 37 qui contourne la citadelle au sud. Maintenant je vais me diriger par là, suivant la flèche, vous savez tout… :

Cette pancarte vous l'avez déjà vu hier lorsque je pénétrais dans Dong Khe, je l'ai volontairement grossi : Saluons l'oncle Ho le vainqueur… ! Ce n'est pas faire outrage à nos anciens que de rappeler cette campagne, elle les honore aussi. Il faut dire hélas, que l'Indochine n'a occupé qu'une place médiocre dans l'imaginaire de nos compatriotes. D'ailleurs qui se souvient de l'Indo, du Tonkin et à fortiori de Dong Khe ? Eux oui, car les anciens du corps expéditionnaire vivent avec leurs souvenirs, inoubliables. Ils ont contacté là-bas ce que Jean Lartéguy nommait «le mal jaune», une immense nostalgie de l'exotisme, de l'aventure et aussi de leur propre jeunesse. A une époque où l'on parle tant de droits et si peu de devoirs il est bon de remettre les pendules à l'heure même si cela rencontre peu d'écho. La vie est une rude école qui ne souffre guère la défaillance et la première loi est sans doute que rien ne s'obtient sans effort, que rien ne se conserve sans risque n'en déplaise aux éternels grincheux…Ainsi le devoir de mémoire est essentiel, bénéfique pour les générations parce qu'il est exemplaire et qu'il permet de se ressourcer.

Cette visite sur la piste Ho Chi Minh se fera exclusivement en photos pour rendre hommage à nos anciens qui ont tant aimé ces endroits et tant donné pour ce pays. Nous irons jusqu'à cette pancarte sur une distance de 10 kms sur la RP 37 en direction de Ta Lung : les troupes de l'oncle Ho s'entrainaient dans cette région à l'abri de nos forces, aidées par la Chine de Mao, le nouvel intrus, qui fournissait conseils, logistique, armements légers et lourds, sans oublier l'appui de l'URSS et celui encore plus pernicieux de notre PCF (la 5 ème colonne). Ho Chi Minh, Giap et son état-major se terraient ici, il existe un musée que je n'ai pas été voir car un peu trop loin. Je pensais au retour.

Sur ce parcours vous pourrez admirer des rizières sèches ou inondées, visiter des fermes (habitations ou Kha Nhà), assister au spectacle de gens besogneux travaillant leurs champs où vaquant à d'autres occupations, laisser aller votre imagination en écoutant les enfants crier, rire, jouer, dans la nature ou dans la cour d'une école locale, attiser votre curiosité en examinant quelque sanctuaire ou panneau éloquent, bref vous repaître de photos insolites, le tout dans un décor extatique et enchanteur tout au long de cette fameuse piste Ho Chi Minh. L'on comprend alors mieux pourquoi nos anciens ont gardé la nostalgie de ce pays et pourquoi ils avaient contacté cette douce maladie du «mal jaune» et que nombreux s'en émerveillent encore, infiniment, silencieusement, dans les confins d'une demeure éternelle.

Vous allez beaucoup cliquer, pardonnez moi…mais quel plaisir !

1-paysages et rizières

2-fermes-Kha Nhà-jardins

3-gens besogneux dans les champs

4-enfants dans la nature ou cour d'une école

5-photos insolites-sanctuaire et panneau éloquent

Après ce spectacle je flippe avec vous mais il faut bien que « le tigre» entame le chemin du retour pour rejoindre sa tanière, queue frétillante, après le repas et  «la chinoise ou la bia Hanoï du soir» bien fraîche !!! A l'époque il y avait la bière Larue «la bière qui tue»…mais mes anciens la trouvait délicieuse…, quand il y en avait…, santé à ceux qui peuvent encore en boire.

 

Dimanche 19 octobre 2008-5h30 du matin Dong Khe-2° jour :

C'est le jour du seigneur mais pas de grasse matinée et ici pas d'église pour célébrer l'office dominical. Après un frugal «p'tit déj.», les poches légères et le sac aérien je m'apprête à entamer une journée de balade depuis Dong Khe vers Coc Xa.

La curiosité mène à tout, parfois à écouter aux portes parfois à découvrir des vérités que l'on aimerait passer sous silence, c'est pourquoi je vous invite à profiter de la lecture de ce document édifiant :

(Nos ennemis de l'intérieur et de l'extérieur en 1950-l'aide massive des Chinois). Le «jugement de Dieu» ne pouvait que nous être défavorable…: la trahison régnait, tout était écrit, la tragédie orchestrée.

Après «Thérèse» c'est le moment de faire connaissance avec «l'opération Tiznit» avec cette carte de situation et ce document  (carte de situation et documents évacuation de Cao Bang-opération Tiznit)

Dong Khe tombé le 16 septembre et n'ayant pas pu être repris lors de «l'opération Thérèse», c'est le désastre et la liaison des colonnes Charton et Lepage ne se réalisera jamais. Fermez le ban ! revenons à mon actualité :

Il est maintenant 6h30, je quitte Dong Khe pour un retour prévu dans la soirée emportant dans mon sac deux bouteilles d'eau, deux paquets de biscuits, des fruits. Au niveau du marché je commence ma progression vers l'Ouest par une piste en latérite bien marquée et assez large, je traverse une zone habitée et rizicole là où se situaient la piste d'envol et la «drop zone» ( revoir photos aériennes précédentes). Je sors ma carte au 1/100000 ème en noir et blanc (prêtée par mon ami Claude Léonardi de l'amicale «qui ose gagne»), la boussole à portée de main, je repère tout en marchant la cote 615 occupée par le 1° BEP dans la nuit du 2 au 3 octobre 1950 et à partir de laquelle il partira au secours du 11° Tabor en difficulté sur le Na Kheo. Je passe au pied de 760, occupé par le 1° Tabor le 3 octobre soir, puis au pied de 765, rejoint par des itinéraires différents dans la nuit du 3 octobre à 20h par le BEP et le 11° Tabor avec leurs blessés. Voici la photo aérienne et les photos de mon déplacement sur la piste :

Photos ci dessous : depuis Dong Khe – Photo aérienne et ma piste en latérite empruntée à Dong Khe

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Photos ci dessous : la cote 765 et ma piste au pied de 765 qui descend à gauche vers Coc Xa

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D'ici je peux situer le Na Kheo au pied duquel je suis passé il y a deux jours.

Sur ces 2 photos la 1 ère cuvette de Coc Xa en descendant la piste au pied de 765

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Je ferais une halte dans une de ces habitations pour avoir des précisions (celle où vous voyez la fumée sur les photos) pour rejoindre la 2 ème cuvette. Voici la suite de mon itinéraire en photos…

Ci dessous dans le bosquet, étroit passage entre les 2 cuvettes La 2 ème cuvette de Coc Xa

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Vers la 2 ème cuvette la cote 649, piton arrondi, Coc Xa (la source)

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PC Le Page le 5 octobre…

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Dans la 2 ème cuvette, vers le goulet de Coc Xa. Dans le Goulet, c'est dans cette grotte étroite que seront placés les blessés afin d'être à l'abri des coups

Je vous livre un témoignage sur le calvaire des blessés dans les calcaires de Coc Xa (témoignage calvaire des blessés Coc Xa)

Photos ci dessous : Coc Xa, les calcaires et la piste vallée de Quang Liet Coc Xa et au centre le fameux goulet

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Ci dessous : Coc Xa, le goulet... Vallée de Quang Liet vers Ban Ca, en face 533, piton qui verrouille la vallée. La section Tchabrichvilli Du 1°BEP est anéantie ici.

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533, venant du flanc ouest du piton, le piton dit Tchabrichvilli, monte de la vallée un cri sauvage accompagné de rafales, d'explosions de grenades. Un roulement continu, dévastateur, qui s'amplifie, renvoyé par l'écho des calcaires et falaises de Coc Xa. Le BEP contre attaque, réagit pour se porter au secours de Tchiabrichvilli. Après un combat sans merci où les Viets sont bousculés, le compte est amer : aucun blessé, seuls deux survivants, hagards, couverts de poussière, éclaboussés du sang de leurs camarades morts. Ci-gît Tchiabrichvilli surpris par la mort en pleine action, son «beau visage fin, sa bouche encore ouverte sur un sublime encouragement» adressé à ses hommes qui périrons eux aussi…Et cette issue fatale est bien digne de la plus belle des tragédies de Corneille : HORACE souvenez-vous !

Lorsque Julie la dame romaine, apostrophe le vieil Horace et lui dit : «Que vouliez vous qu'il fît contre trois ?». La réponse de ce dernier est cinglante : «Qu'il mourût, ou qu'un beau désespoir alors le secourût ».

Tchiabrichvilli est mort avec ses compagnons d'infortune sans l'espoir d'un secours libérateur, Dieu leur accordant simplement une juste bénédiction… que vouliez vous qu'il fîssent à trente contre mille ? Et bien ils périront tous glorieusement et ici aussi, à Coc Xa, la réplique du vieil Horace sera exaucée.

Et maintenant, avant mon retour sur Dong Khe : (Coc Xa carte de situation + document combats 5 et 6 octobre 1950) et en apothéose (la fin d'une section du 1° BEP).

Maintenant je rentre après avoir bu mon eau, mangé mes biscuits et mes fruits je dégusterais bien une bonne bière…

 

 

 

2°BOND:DONG-KHE--QUANG-UYEN , Vers CAO BANG et les camps Viets...

Lundi 20 octobre 2008- 6° et dernier tableau de la tragédie avant le camp n° 5 :

Peu importe le chemin, tous les chemins se valent, l'important est de suivre un chemin qui mérite sa découverte. Le mien est lourd d'histoire, imprégné d'un héroïsme malencontreusement mélangé au tragique d'un évènement achevé hélas !..., dans la panique, avec l'évacuation de Lang Son décidé par le Colonel Constans, « le fuyard », qui quitte définitivement son bureau le 20 octobre 1950 . Roger Delpey écrivait dans son excellent livre « S.O.S TONKIN » : «  toute la lumière n'a pas été faite sur les responsabilités des hommes qui, tant en Indochine qu'en France n'ont pas su protéger nos combattants. Sera-t-elle faite un jour ? ». Et maintenant ???...

Et maintenant 58 années après, jour pour jour, à la même heure, à la précise minute, la seconde à l'identique, je m'apprête à quitter Dong Khe avec mes dernières photos de la citadelle : (Dong Khe citadelle) , j'y reviendrais.

Au revoir Dong Khe.

Après le premier thé vert du jour, il est 5h30 lorsque j'emprunte la RC 4 avec «mon sac opérationnel» pour rejoindre Cao Bang situé à 44 kms. Il me faudra 10 h pour effectuer cette distance en passant par Nam Nang.

Nam Nang ??? Qui se souvient de ce texte laconique, qui fait référence à un message que personne à l'époque ne se souvenait avoir reçu… : « Appui aérien demandé, Stop. Vous confirme mission pour opération « Thérèse », objet mon ordre n°3. Stop. Si Dong Khe ne tombe pas, n'y laisser qu'un rideau. Stop. Le contourner. Stop. Poursuivre sur Nam Nang. Stop. Signé : Constans. ». Ceci était expédié  «en bonne et due forme» depuis Lang Son le 2 octobre 1950 et les murs d'un bureau réputé cossu, spacieux, confortable.

Nam Nang !!! Il en avait de bonnes ce Constans. Et d'abord, où se trouve ce satané Nam Nang ? L'index de Le Page, qui est lui dans un environnement hostile étriqué et dantesque, désigne un point sur sa carte à plus de 15 kms au nord de Dong Khe. Le Page n'a jamais reçu le message n° 3, il est furieux et son index rageur balaye et gifle le point sur la carte : Nam Nang ! ça c'est trop fort !! et surtout trop tard !!!

En fait Nam Nang se trouve exactement à 23,5 Kms de ma position, mes jambes vont faire office d'étalon en cette journée du 20 octobre 2008…Je pense arriver à Cao Bang avant la tombée de la nuit vers 17h.

Il fait chaud le ciel est laiteux. Quittant Dong Khe j'ai eu tout le loisir de me mettre la route en mémoire, celle-ci est passablement abîmée mais elle est en réfection lente et salutaire.

La route est montante, mouvante, ondulante, zigzagante, poussiéreuse et pénible. Après le col de Nguyen Kim c'est un tunnel de 25 m de long, puis une descente en lacets vers Luong Nuoi, puis un nouveau col (Kha Khoang) et une descente d'environ 6 kms qui, à travers de petits mamelons, conduit à Cao Bang. Six postes s'échelonnaient à la sortie de Dong Khe, sur les 18 kms séparant le PK 40 (poste placé au point kilométrique 40) du PK 22. De ces postes évacués en novembre 1949, cerclés en vert sur cette carte plus bas, depuis Dong Khe, il ne reste plus rien si ce n'est des ruines peu repérables. Je vous livre les impressions d'époque cela en mérite la lecture :

«Montées et descentes se succèdent, en lacets ; la succession des tournants en épingle à cheveux se poursuit. Des postes sont construits sur des rochers à pic. Postes du PK 36 et du Tunnel, où les légionnaires vivent dans l'isolement le plus complet, au milieu de cet océan de verdure et d'hostilité. La puissance et la densité de la végétation sont incroyables. La jungle recouvre tout et lorsque l'on domine le paysage, ce n'est qu'une succession de moutonnements verts. Aucun rocher, aucune trace du sol n'apparaît, tout est enfoui. Les arbres sont immenses et énormes ; leurs troncs sont couverts de lianes qui s'enchevêtrent et qui pendent aussi des branches. Le sol disparaît sous un amas de plantes aux feuilles larges et charnues. Tout ça bouillonne d'une sève et d'une vie trop riche. La vue ne s'étend pas à plus de quelques mètres et l'on ne peut pénétrer cette masse de verdure sans ouvrir un passage au coupe-coupe. Mais cette nature, si farouchement grandiose, n'a pas seulement pour nous un caractère de résistance passive ; elle nous est franchement hostile et cruellement menaçante car elle abrite les Vietminhs dans son sein et leur permet de venir nous porter des coups mortels, tout en leur assurant le recueil et l'asile».

En ce qui me concerne mes impressions sont moins tragiques, moins stressantes et si l'atmosphère est pesante la végétation est beaucoup moins luxuriante, la route sans danger sinon le moustique. Moi j'avance d'un pas tranquille mais ferme et décidé, ma curiosité excitée par cet environnement historique et les passages des deux roues et des bus locaux que j'hésite encore à prendre. Je verrais cela plus tard, la RC 4 devant se faire pédestrement pour éviter de me transformer déjà en touriste hérétique que je me refuse d'être pour le moment car les lieux sont trop nobles pour ne pas être visités dans le détail. J'ai encore le temps, le temps c'est du grain à moudre et j'ai envie de devenir riche en faisant mon hold-up sur un blé historique. Ce sera ma richesse spirituelle…tout en marchant et en gambergant.Tiens cela me fait songer et réfléchir à cette belle pensée de La Rochefoucauld : « Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu'aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé et que nous en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois nous les avons contées à une même personne». Si j'ai plaisir à raconter c'est que mes anciens m'ont conté des tas d'anecdotes sur leur vécu en Indo, des tas de fois, je ne me souviens plus mais j'ai plaisir à me souvenir de quelques unes. C'est cela mon travail de mémoire…  «l'écho qui se répercute avant que le son s'est éteint». Vous le pensez bien tout cela m'aidait à mieux marcher en navigant pédestrement vers Nam Nang.

Je découvre devant moi, sur les bords de cette route en lacets, de petits tas de graviers amenés là pour la réfection et le comblement des ornières. Je suis intrigué car j'aperçois un vietnamien famélique mais affichant le sourire d'un solide embonpoint, coiffé avantageusement d'un superbe chapeau conique, charger ses «balances» du précieux gravier, mettre le fléau de son chargement à balances à l'épaule et avancer à petits pas rapides faisant pivoter au bout de quelque temps, dextrement, son chargement sur l'autre épaule, sans changer le rythme et l'espacement de ses pas, impressionnant… !, pour prendre finalement sur sa droite un sentier montant et malaisé digne du chemin de la fable de Jean de La Fontaine : «Le coche et la mouche». Je me suis dis que ce travailleur souriant et bienheureux avait trouvé là à moindre frais et un peu plus de sueur de quoi aménager l'entrée de sa modeste Kha Nhà. Pour marcher mieux, sans trop m'endormir, j'avais des astuces et mon E.P.O.,.ma drogue a été là de m'obliger à restituer de mémoire les premiers vers de la fable :

«Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche,

Femmes, moine, vieillards, tout était descendu ;

L'attelage suait, soufflait, était rendu.»

Et là-dessus un moustique est survenu m'énervant, m'animant par son bourdonnement, me piquant sournoisement et que croyez vous que je fisse ? : son vol fut stoppé tout net contre ma nuque, d'un magistral revers de main. Moralité : Je n'avais pas vu le temps passer, oubliant de comptabiliser mes pas…il était 10h45 précise et j'étais à Nam Nang petit village tout en longueur dans un endroit « merdique » accidenté et encaissé.

4 0ctobre 1950, 18 heures : kilomètre 19

«A votre avis, où commence la piste de Quang Liet ?» demande Le Colonel Charton. Voilà maintenant trente-six heures qu'il a laissé Cao Bang et donné l'ordre au génie de faire sauter la citadelle. Obéissant aux ordres de Constans il doit, à partir de Nam Nang, Km 19, quitter la RC 4 pour prendre le sentier de Quang Liet afin de réaliser la jonction avec la colonne Le Page venant de Dong Khe. Mais… ??? Km 19, à Nam Nang, aucune piste ou sentier au départ et Charton de demander au Capitaine Morichère de faire une ouverture et une reconnaissance avec ses partisans. A gauche la forêt dense grimpe à l'assaut des calcaires, à droite se profile un moutonnement de collines touffues, au centre un ravin où doit couler un ruisseau, porté sur la carte, que théoriquement suit la piste fantôme. Et Morichère avec ses partisans part au centre, voir cela de plus près pour découvrir un véritable merdier où Charton et son PC suivront et se perdront ensuite, progressant à l'aveugle empêtrés dans les épineux au fond d'une vallée obscure. On connaît la suite : le groupement Charton sera sur 590 le 6 octobre deux jours d'enfer plus tard. (Cao Bang documents situation à partir du 6 octobre+carte des combats du 7 au 10 octobre 1950)

20 Octobre 2008, 10 heures 30 : Kilomètre 20,5

C'est à partir d'ici que se trouve la piste, assez large montante et bien aménagée au départ, qui finit par s'enfoncer dans une étroite vallée parsemée de petites rizières et de carrés de maïs. C'est la vallée de Quang Liet avec sa piste le long du ruisseau Qui Ron. Ce sentier utilisé aujourd'hui est dominé à l'Est et à l'Ouest par des calcaires recouverts d'une végétation inextricable. La colonne Charton progressait sur les pentes Ouest ouvrant un passage au coupe-coupe dans des conditions pas possibles à l'époque.

Quarante cinq minutes plus tard je poursuivais mes vingt derniers kilomètres vers Cao Bang et voilà le décor  :

...

Et le décor me transporte vingt kms plus tard à l'entrée de Cao Bang là où se trouvait une citadelle imprenable, protégé par des canons performants que Charton sera obligé d'abandonner sur la RC 4 après les avoir détruits, pour pourvoir emprunter cette piste fantôme qu'il ne sentait pas et qui sera sa perte pour rejoindre une autre colonne celle de Le Page déjà perdu lui dans les calcaires de Coc Xa.

3 Octobre 1950, 11 heures 30 le matin : Cao Bang

"Planquez-vous, mon Colonel ! Vite, ça va sauter !" c'est le lieutenant Clerget du génie qui vient de procéder à la mise à feux des charges explosives destinées à détruire avec les 150 tonnes de munitions, les casemates de la citadelle et l'usine électrique. C'est fait la citadelle explose. Projetés à des centaines de mètres de haut les débris retombent, blocs de béton, morceaux de madriers, tuiles, éclats de pierres. Le tout crépite comme autant de balles de mitrailleuses. «Au dessus de Cao Bang, le ciel s'est obscurci, un épais nuage recouvre ce qui reste de la citadelle et dérive lentement par la ville, qu'elle englue, comme un brouillard d'hiver»

20 Octobre 2008, 16 heures 45 le soir : Cao Bang

Et voilà ce qui reste de la citadelle : un fortin debout en équilibre tel quel aujourd'hui.

Et dès son évacuation, la place de Cao Bang sera investie par le vietminh. Sur la photo d'époque ci-dessous, au fond le pont de Tra Linh qui enjambe le Song Bang Giang par la RP 139 menant à Tra Linh frontière Chinoise, le reste se passe de commentaires.

Moi je traverse la ville, me trouve un hôtel cette fois confortable pour ensuite reconnaître brièvement les lieux et préparer mon programme pour les jours à venir…Dans ma tête tout est déjà décidé : demain sans attendre je file sur Quang Uyen et le camp n°5 de triste mémoire. Je reviendrais sur Cao Bang pour une journée de repos et une visite détaillée de la ville.

En attendant je me remémore le chemin parcouru depuis le 3 octobre, jour de mon départ d'Hanoï : déjà environ 1000 kms effectués à pied à une cadence d'enfer (50 kms jour en moyenne). Cela est trop fatiguant, il va me falloir changer de méthode. Mon plus grand bonheur a été de vagabonder sur cette mythique RC 4 entre Tien Yen et là où je suis en ce moment. L'impossible je ne l'atteindrais peut être pas mais il me servira de lanterne comme ce poteau indicateur que j'ai pu atteindre ce lundi 20 octobre 2008 à 16h45. Il n'existe plus mais une lanterne éclaire toujours une mémoire sans cesse présente.

La RC 4 exerce une véritable fascination, ce phénomène je l'ai ressenti au fil des kilomètres. A ce sujet je vous livre ce très bel article de Jean-Marie Rouart- «Adieu à la France qui s'en va». Le point de non retour serait-il déjà engagé ? (article la fascination de la RC 4) Sachons aussi pour le bien dire, qu'au-delà de Cao Bang et du carrefour de la RC 3, que j'emprunterais bientôt, menant plein Sud à Bac Kan, la RC 4 se prolonge jusqu'à la frontière de Chine (Bao Lac) à une quarantaine de kilomètres au Nord-Ouest, en passant par Nguyen Binh. Mais cela fait partie de mes projets futurs…

Ce 20 octobre 1950 la tragédie grecque s'achève en un fantastique désastre, Constans abandonne Lang Son, sans se battre, sans lui après 15 jours de combat féroce autour de Dong Khe, là où 6000 soldats Français vont s'engloutir corps et biens. Et pourtant ?, et pourtant le général Carpentier, le généchef d'alors, lançait fièrement ce communiqué de presse le 6 octobre 1950 aux journalistes : «La jonction entre les colonnes Le Page et Charton est réalisée. La preuve est donnée que le plus difficile est fait ; l'audacieuse opération du retrait de Cao Bang a réussi.» Nous oserons dire simplement : «foutaise !!!»

La tragédie grecque, elle, a hélas réussie tout en respectant la fameuse règle des trois unités chère à Corneille et Racine : en un lieu (RC 4) en un mois (16 septembre 50-prise de Dong Khe- et 20 0ctobre 50-abandon de Langson-) un seul fait accompli (le désastre) tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli d'un bilan «holocauste» ci-dessous : «De profundis…»

Abaissons le rideau : il faudra attendre décembre 1950 et l'arrivée du général DE LATTRE ( le Roi Jean ) pour renouer avec la victoire et redonner confiance à ce magnifique corps expéditionnaire dont tout le monde se foutait bien…Et après ! et oui et après ?

La suite avec les camps viets et le camp n° 5….

Dans l'immédiat : Mardi 21 octobre 2008-7h30 le matin, vers «le camp hôpital» camp de Troupe (Haute-Région) village de Na Pheo dit aussi Na Siao commune de Nan Da arrondissement de Quang Uyen, à 5 kilomètres au Nord de Quang Uyen, à l'Ouest de la route Quang Uyen, Trung Khanh Phu. Emplacement des tombes existantes mais non identifiées sur une butte tumulus envahie par une végétation dense servant de cimetière peu repérable à l'œil, montré, vu, constaté et photographié avec l'aide accueillante, aimable et amicale d'habitants de la région  .

Tout ce que vous ne savez pas et que vous n'avez jamais osé demander sur les camps de la zone frontière en haute région tonkinoise et le calvaire enduré par nos anciens, «faits aux pattes sur la RC 4», et bien je vous l'offre selon une mise en scène imagée, pleine de malice et je l'espère avec des mots «bien sentis, percutants»…pincez vous !

LA BELLE MEMOIRE…

Bon sang, je suis en retard !, sans coup férir je quitte la zone des combats de 1950 pour rejoindre celle des «camps viets» et particulièrement le camp n°5 situé dans la région de Quang Uyen. Où ? cela est mentionné plus haut, comment ? vous le saurez au fil des lignes…

Avant tout, le désastre des combats étant consommé, il ne me reste plus qu'à vous résumer les faits mis en évidence là, sur cette carte et porter à votre connaissance les conséquences désastreuses afin que vous puissiez fixer votre attention sur le sort réservé à tous les prisonniers pris dans cette tragédie. Beaucoup ne sont jamais revenus.

Je vous propose d'abord de lire cela, ci-dessous, pour ensuite vous documenter afin de découvrir ceci : (sort des prisonniers)

Et bien la réponse vous est donnée dans le document à découvrir plus haut si vous ne l'avez pas encore fait. En ce qui me concerne c'est une longue histoire où il m'a fallu réfléchir et peser chaque mot, chaque idée, pour ne froisser personne. Ai-je réussi ? Sinon tant pis… j'aurais mis dans la balance le meilleur de moi-même, mes maigres connaissances, un peu d'humour et mes plus intimes souvenirs de jeunesse lesquels sont liés à cette histoire de la mémoire pourrait-on dire.

De mon hôtel où j'ai annoncé mon retour dans les deux jours soit le 22 ou 23 octobre je me mets en action, sac habituel sur le dos, ne sachant pas trop où je vais pouvoir le poser. Mais le plus lourd fardeau n'est-il pas d'exister sans vivre ? Moi je vis intensément pour essayer d'aller me recueillir sur la tombe de ceux qui ont cessé d'exister. C'est un peu l'inconnu, mais ma maxime favorite «aide toi, le ciel t'aidera» me servira de GPS…

A l'hôtel, avant de partir j'ai découvert dans le hall une balance permettant de se peser. Sans le sac et en tenue légère j'affiche 70 kgs pour 1,82 m. Super j'ai récupéré le poids de mes 20 ans !, cela en faisant la grosse économie d'une «boite de pilules ALI» : HOLA !, OLE !, voila la bonne solution pour retrouver le poids d'un «jeune homme fringuant à souhait» lui qui en affichait 85 bon poids le 1° octobre à son départ. Avec 15 kgs en moins je ne vais pas engraisser les laboratoires et c'est tant mieux. Si j'ai mal orthographié ALI c'est du pareil au même, je ne paierai pas plus cher au grand bonheur de la «sécu».

C'est parti, le «jeune et élégant bipède» traverse le pont de Tra Linh direction Tra Linh du même nom que le pont, village situé à la frontière Chinoise au Nord où nous avions un poste en 1949. D'après ma carte Quang Uyen se trouve à une cinquantaine de kilomètres, peut être moins, au Nord-est de Cao Bang. Au bout d'une vingtaine de kilomètres, soit à mi-parcours au niveau d'un carrefour et de Ma Phuc, minuscule bourgade, il me faudra prendre à droite Sud-est pour aller à la rencontre de ma première destination. Avec moi prenez patience et épousez mes pas, comme moi, sans vous endormir.

En vingt kilomètres j'ai tout le temps de cogiter sur une route qui s'avère monotone et qu'il me faut savamment agrémenter. C'est ici que je me souviens de cette formule positive d'un certain Gustave Flaubert : «l'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour ça que le présent nous échappe». Je n'ai jamais eu peur de l'avenir, j'y cours et j'y crois, le passé ne me retient pas, mais j'ai plaisir à le restituer parce qu'il est dans ma mémoire, quant au présent, j'y suis.

Alors parlons un peu du passé si vous voulez bien afin que je puisse le mettre en forme avec humour avant d'en venir à un fond plus cruel. Je suis toujours persuadé qu'il faut affronter la réalité du passé, de l'instant ou même de ce que nous réserve l'avenir avec une pointe d'humour, autrement on passe à côté.

Gustave Flaubert écrit en 1857 son œuvre principale : Madame Bovary. J'avoue que la lecture de ce roman me donnait quelque émoi lorsque j'étais jeune puceau comme tout le monde l'a été comprenez vous ! et que probablement je devais dessiner, de main de maître, quelque carte d'Indochine dans les draps épais de l'époque lors de mes bienheureux sommeils d'enfant. Louis le quatorzième dessinait lui des cartes de France et le Cardinal Mazarin s'en émerveillait car l'Indochine n'étant pas encore Française, il ne manquait pas de dire : «le petit Roi est en forme, il est dans les prémices de sa métamorphose…il apprend et il aime déjà la France». Dans nos écoles, heureusement je présume, la carte de France est toujours bien présente, je suppose, même si parfois l'éducation nationale de service public, de notre temps, ne fait pas ce qu'elle devrait pour inciter au respect et à l'amour de cette «France qui s'en va», ni certains parents d'ailleurs…Je m'attarde, je m'attarde, mais c'est essentiel pour mieux comprendre ma démarche sur cette route menant à Quang Uyen.

J'avais 8 ans en octobre 1950, mon frère Marcel Passelande 20 ans venait d'avoir eu «cette fort mauvaise idée» de se faire coincer pour se retrouver «taulard» dans les hauts lieux de notre Indochine française, au Tonkin. Je me souviens aussi de l'école Jean Jaurès à Rezé en «Loire inférieure», à l'époque nous avions des instituteurs fabuleux qui imposaient le respect, leurs noms restent gravés dans ma mémoire : Monsieur Loison avec son ample blouse grise, son béret noir usagé «rikiki» vissé sur un crâne qu'il avait chauve et qui venait de faire l'acquisition d'une 4 cv neuve que nous détaillions avec envie ; Monsieur Chevrollier et ses grosses lunettes d'écailles lui servant à mieux viser la main tendue qui devait réceptionner l'obole et en constater la valeur et la saveur en coups de règle ajustés, secs, malicieux, souvent mérités ; enfin Monsieur Lemeux qui nous assurait avoir lui son «Certif», qu'il ne travaillait plus pour lui mais pour nous afin que nous puissions l'obtenir brillamment. Monsieur Lemeux m'a beaucoup marqué, grâce à lui j'ai pu être présenté au concours d'entrée en 6° et éviter le «certif» dommage ! Il y avait dans le fond de la classe une grande et belle carte cartonnée fixée par quatre gros œillets d'aluminium à l'aide d'attaches fichées au mur. Cette carte parlait et elle disait en grandes belles et grosses lettres :

INDOCHINE  FRANCAISE

Alors que mes camarades de classe étaient en récréation, je regardais cette carte avec fascination pour essayer de percer ses mystères. Intrigué par ma présence dans la classe à regarder cette carte Monsieur Lemeux me posa tranquillement cette question : pourquoi restes tu là planté devant cette carte ? Je répondis sans biaiser : elle est belle… Monsieur c'est l'Indochine. Et le dialogue de se poursuivre simplement : comment cela ? Parce que… Monsieur, son dessin est original, il représente une hydre à une seule tête. Et pourquoi t'y intéresses tu ? Je répondis «tout de go» parce que mon frère est là, ici, disparu au Tonkin et de lui désigner index droit pointé, la haute région au Nord de la carte. Monsieur Lemeux interloqué me dévisagea avec bienveillance, mis en confiance j'ai pu raconter ce que j'en savais par mon père et lui avait tout récité. Il avait été impressionné et voici pourquoi avec les explications qui suivent.

Le père Passelande avait oublié d'être un tendre et souvent la main volait haut et le pied un peu plus bas…l'éducation musclée c'était son fort et il en pratiquait avec bonheur comme la géographie, sa passion. Il possédait l'encyclopédie en deux volumes qui trônait en bonne place sur un bureau fonctionnel que je revois encore. Je n'avais pas le droit d'y fourrer mon nez mais lui s'en chargeait pour m'inculquer ce qu'il me fallait savoir et rien d'autre. Ainsi l'Indochine française était analysée, disséquée et installée dans le cerveau d'un auditeur qui se devait d'être studieux et à l'écoute. Dans la circonstance, je ne manquais pas de l'être.

L'Indochine 530 000 kilomètres carrés, environ 30 millions d'habitants, comprend trois pays différents Vietnam, Laos, Cambodge. Le Vietnam, le plus grand, comprend trois provinces du Nord au Sud le Tonkin, l'Annam, la Cochinchine : c'est la seconde de nos grandes colonies un endroit béni des Dieux où tout le monde parle Français et où un Français Alexandre de Rhodes a conçu et inventé le langage Vietnamien. Et dans le fil d'une étude savamment dirigée je faisais connaissance pèle mêle avec Alexandre de Rhodes, Gia-Long, Garnier, Rivière, Loti, Courbet, Charbonneau, Puyperoux, Lecomte, Ferry, Pavie, Gallieni, Lanessan, Yersin, Doumer, Decoux, Ho Chi Minh, Leclerc, d'Argenlieu, Sainteny, Bao Daï, j'en passe et des illustres… et le grand DE LATTRE DE TASSIGNY. Et immanquablement je me faisais apostropher par cette phrase : «tu m'as bien compris alors en vingt lignes tu me restitues tout cela pour demain et sans fautes d'orthographe».

Puisque je fais revivre la belle mémoire, je me rappelle aussi du vieux poste TSF de marque «point bleu» qui trônait indispensablement, bien en pointe, dans la modeste pièce de vie au sous-sol de la maison à étage. Mon père l'oreille collée au poste qui crachottait sans cesse, malgré l'antenne de cuivre à ressort qui étirée occupait toute la longueur de la pièce, écoutait religieusement les informations en poussant des chutt !!! intempestifs pour stopper les bruits ambiants. Il distillait les nouvelles de l'Indochine cherchant à avoir d'hasardeux indices sur son fils disparu à qui il avait bien dit de ne pas aller se fourvoyer dans cette galère comme le cousin Jean Passelande qui lui dormait pour l'éternité, mort pour la France en Indochine, dans une modeste tombe au cimetière de Le Tour du Parc à Sarzeau. Ses appréciations toutes personnelles étaient souvent cinglantes : «Quel con ce d'Argenlieu, quel incapable ce Carpentier, quel incompétent et trouillard ce Constans ou encore De Lattre ça c'est un Monsieur !!!» Je me gardais bien de faire une quelconque remarque, je me méfiais, car une fois j'avais osé demander qui était le «con d'Argenlieu». Stupéfait il m'avait répondu «c'est le moine soldat» et puis se ressaisissant il m'avait collé dix problèmes d'arithmétique complétés d'une rédaction, pour faire bon poids, sur le sujet : «la communication est un art discret et poli qui ne doit être pratiqué qu'à bon escient lorsque l'on doit répondre à une question posée». Alors là j'avais été très mal, tous les poils de mon cerveau étaient secs.

Et puis le grand jour est arrivé une lettre du frangin nous apprenait plus d'un an plus tard qu'il venait d'être libéré  «bénéficiant de la clémence de l'oncle Ho» et qu'il se trouvait en centre de repos à Nha Trang attendant un rapatriement proche. Et puis un mois un peu plus tard une correspondance ayant fait le tour du monde par l'URSS, tous les pays de l'Est, avec des timbres bizarres et des tampons partout d'une langue pas de chez nous est parvenue avec brièvement ceci de la main et de la plume du frangin : «Je suis prisonnier du vietminh et bien traité» et moi présent ma mère de se lamenter au bord de l'apoplexie : «ça y est il est de nouveau prisonnier, je le savais…». Incroyable mais vrai, je confirme…La lettre écrite peu de temps après l'internement avait mis près de 2 ans pour arriver à destination : bonjour la poste et le service public de la Nomenklatura ! Après «moult et moult» explications maman avait fini par mieux comprendre. Là-dessus papa avait sorti son encyclopédie pour mieux se documenter sur les pays où était passée cette précieuse correspondance. Immanquablement j'avais eu droit à une leçon de choses et bien évidemment un sujet de rédaction pour le lendemain jeudi car cela allait m'éviter avantageusement d'aller «baguenauder». La correspondance mise sous clé a mystérieusement disparue dommage ! Le frangin a débarqué d'un taxi quelque temps plus tard lieu dit «la cocotière» où nous habitions, large sourire «gonflé par Michelin», plaque à vélo rutilante, astiquée par «Mirror» arborant béret rouge seyant et tout neuf les rubans noirs du tour de tête flottant fièrement au vent de France. J'y étais…avec quelques années de moins et le frangin itou.

21 octobre 2008 : 11h30-4h plus tard

Je suis au carrefour petite bourgade de Ma Phuc et là un bus local stationne : je regarde il va à Ta lung ma direction. Ni une ni deux je communique à bon escient, discrètement et poliment avec le vietnamien à la porte du bus et c'est moi qui pose la question pour changer, arborant un large sourire :  «chào buôi sâng, Tôi muôn xuông tai Quang Uyen Xin» et à la manière de Nelson Montfort je traduis pour vous «bonjour je voudrais descendre à Quang Uyen  s'il vous plaît» . Etant donnée la prononciation approximative je sens bien que Quang Uyen est le bon mot qu'il fallait savoir prononcer et la réponse est immédiate : «Da», délesté rapidement de ma charge «came on , tôi rât vui duoc gap ban tôi phap» : «merci, enchanté de faire votre connaissance je suis français». Alors là je suis littéralement poussé dans le bus avec l'aide de l'assistance que voici laquelle m'applaudit à tout rompre, j'en suis rêveur… : la communication est bien «un art discret et poli» qui doit être pratiqué à bon escient. J'avais déjà entendu cela dans ma jeunesse et j'avais dû sérieusement y réfléchir pour avoir la vie tranquille à cette époque là et éviter ainsi quelque volée haute et un peu plus basse. Maintenant, ici, j'étais à une portée de fusil du camp n°5. J'en remercie forcément mon père qui de l'au-delà doit se forcer à me bénir. A soixante six berges je me souviens de la chanson du grand Jean Gabin «je sais» et je sais moi que je ne sais encore rien et que j'ai beaucoup à apprendre, qu'il me faut prendre exemple sur ce que disait Montaigne «connais-toi toi-même» pour mieux apprécier ceux qui me sourient sympathiquement dans ce bus et ceux qui vont m'accueillir et que je ne connais encore pas.

Au fur et à mesure des nombreux arrêts les sacs de riz s'accumulent dans la travée centrale. Le déplacement est lent, reposant bien que brinquebalant, l'on se croit dans un taxi brousse je me trouve bien dans «ce coche à moteur» où quelque mouche inoffensive plane. Voilà ce qu'il m'aurait fallu faire plus tôt…, je vais y songer à l'avenir.

...

Pour trouver mon pied à terre «je ne manque pas de biscuit», informations de première main récoltées et glanées auprès de personnes d'expérience que j'ai eu la chance de bien connaître en pays Basque grâce aux informations de mon ami Aphaule, chef du bureau de garnison à Bayonne, à l'époque.

A mon départ de France Monsieur André Dubus président de l'A.N.A.P.I.(association nationale des anciens prisonniers d'Indochine) pour les Pyrénées Atlantiques, m'a fait remettre par l'intermédiaire de mon frère une carte détaillée des lieux où se trouve le fameux camp n°5. Monsieur Dubus a été retenu plus de 3 ans dans ce camp car il parle bien le vietnamien, étant né au Vietnam et fait là ses études françaises pour s'enrôler ensuite au sein du corps expéditionnaire et comme beaucoup «être fait aux pattes» sur la RC 4 et interné lui aussi au camp n°5.C'est pourquoi, parlant le vietnamien, il était d'une aide précieuse pour les viets qui hésitaient à le libérer.

J'avais été rendre visite à Monsieur Dubus sur les informations d'Aphaule qui m'avait donné son adresse à St Pierre d'Irube, au début des années 90, pour avoir des précisions sur l'internement de mon frangin afin qu'il puisse obtenir une pension bien méritée lui qui ne s'était jamais occupé de rien «s'en tamponnant comme d'une guigne» par discrétion ou humilité sans doute. Moi je voulais l'aider parce que j'estimais injuste qu'il n'obtienne pas la reconnaissance de ses souffrances passées alors que d'autres remuent ciel et terre pour avoir une médaille qu'ils ne méritent pas toujours, alors que lui en avait aucune. Il avait été tout bonnement oublié et il ne devait pas être le seul. Cherchez l'erreur ! qui fort heureusement a été réparée depuis.

J'avais été impressionné par Monsieur Dubus qui m'avait raconté son histoire au camp n°5 et il m'avait montré ses sandales de «tu binh», prisonnier, qu'il avait confectionné lui-même avec des morceaux de cuir, du caoutchouc et du fil de fer et qu'il a su conserver précieusement. Il m'avait confirmé la présence du frangin au camp n°5 et sa libération par les viets près du poste français de Phu Lang Thuong après une marche forcée et infernale de plus de 300 kms depuis Quang Uyen, bourgade de Na Pheo, où il avait failli rester sur la piste après une forte crise de palud, terminant à quatre pattes avec des abcès aux pieds car évidemment il fallait marcher pieds nus. Cela avait permis à mon frère de faire enfin des démarches pour son dossier d'internement et l'obtention de sa pension d'ancien prisonnier d'Indochine, maigre mais juste compensation comparativement aux souffrances endurées. De ces anciens prisonniers pris sur la RC 4, il en reste peu vivants actuellement, puissent les derniers avoir encore longue vie…ils le méritent.

Monsieur Dubus a parlé de moi à Guy Le Guennec, ancien d'Indo qui est, incroyable mais vrai…, marié récemment avec l'une des filles de Madame Nong Thi Bay l'épouse de Monsieur Ma Tien Luc, décédé il y a maintenant trois années, le chef de village de Na Pheo où se trouvait le camp n°5. C'est Monsieur Dubus qui m'a amené deux jours avant mon départ de Saint Martin de Seignanx les renseignements remis par Monsieur Le Guennec à mon intention sur le lieu de résidence de sa belle mère à Quang Uyen où habitent également les autres membres de la famille. Pour toute mission, si je réussissais à retrouver le camp, je devais amener des photos, que vous verrez aussi, à Monsieur Dubus. Ce que j'ai fait avec plaisir.

Il est souvent dit que «l'on gagne toujours à taire ce que l'on n'est pas obligé de dire» mais dans cette histoire je voulais que le passé se reflète dans le présent, l'ensemble étant finalement lié pour mieux comprendre l'avenir. Ai-je eu tort de raconter tout cela, ai-je eu raison ? C'est à vous mes anciens de me juger… . «Quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c'est le présent tel qu'il a survécu dans la mémoire humaine» ainsi parlait Marguerite Yourcenar (romancière française, 1903-1987)

Et bien mes amis je viens de me faire déposer à l'entrée de Quang Uyen, ici exactement et là pas de touristes je suis aux anges :

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J'étais à cinq kilomètres du camp ou avait été interné mon frangin mais il me fallait trouver le lieu de résidence de Madame Nong Thi Bay qui se trouvait, d'après les renseignements de Guy Leguennec dans une ruelle située non loin d'un repère précisé comme étant le bâtiment du service de l'électricité à Quang Uyen. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin quand personne ici ne parle le Français ou l'Anglais et que l'on ne posséde pas la langue d'Alexandre de Rhodes ou celle maintenant de l'oncle Ho, c'est du pareil au même. Mais j'avais de la ressource, des lunettes, je savais lire et possédait un lexique Français Vietnamien que j'avais judicieusement consulté avant mon départ de Cao Bang. Au niveau du panneau indiquant Thi Xa et Ta Lung à 34 kms légèrement à droite (car ce panneau est un peu faussé) je trouvais une dame à qui je montrais avec le sourire, l'adresse de Mme Nong Thi Bay et ce que j'avais écrit en vietnamien à Cao Bang à savoir : «pho gân bên nhà su phuc vu dien luc», ce qui veut dire ruelle près du bâtiment du service de l'électricité donc les renseignements donnés par Guy Leguennec. Et bien ça a marché «comme sur des roulettes» et la dame fort souriante et aimable m'a engagé à la suivre. Pas «con le type», le père Passelande m'avait bien dressé en m'inculquant «au p'tit poil» l'art discret et poli de la communication.

Je suis donc cette dame tout en repérant cette calme bourgade qu'est Quang Uyen, dans la province de Cao Bang. Il y a seulement deux routes dans le village une route principale et une seconde qui se rejoignent en bout communiquant entre elles par quatre voies traversières. La route principale se présente tel que le montre les photos ci-dessous :

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Tout droit au Nord de Quang Uyen la route mène à Trung Khanh Phu 25 kilomètres, c'est aussi par là qu'est le camp, l'on passe au-delà de ce bandeau rouge aérien pour repérer à gauche le bâtiment du service de l'électricité et un peu plus loin à droite se trouve la ruelle où habite la personne cherchée. Ici exactement… :

...

Madame Nong Thi Bay que l'on voit devant sa porte n'était pas là, elle n'allait pas tarder et j'ai attendu un petit moment. L'on est venu me chercher et j'ai fait connaissance un peu plus loin avec tous les membres de la famille d'accueil : Madame Nong Thi Bay était présente. (Quang Uyen, famille d'accueil)

L'on m'a servi à manger à la limite du trop plein et immanquablement j'ai eu droit à plusieurs tournées de «choum» qui m'on remis d'aplomb mais «moins droit dans mes bottes». J'ai pu converser en utilisant mon lexique et expliquer les mésaventures de mon frère le «tu binh» du camp n°5 où l'on allait m'amener le lendemain et en scooter s'il vous plait. J'ai été reçu moi le Français ( Phap), d'une manière princière par des gens simples, souriants c'est connu, à l'amabilité et à la gentillesse surprenantes. Ce sont ces gens là que l'on aimerait rencontrer plus souvent chez nous et pas «des p'tits facteurs» qui ne postent des lettres que devant les caméras, gueulards, oubliant de prêcher par l'exemple, suffisants, manipulateurs, ineptes, renfrognés, récitant tout par cœur, pleins aux as, exploitant le malheur des autres pour faire vivre grassement sa propre chapelle et celle de ses copains. Un révolutionnaire dit-on mais il y a eu aussi le petit avocat d'Arras, il s'appelait Robespierre l'inventeur des charrettes qui circulaient au terminus de la place de la Convention où se trouvait la guillotine. Le sang coulait à même le pavé comme il a coulé en Indochine et tout cela fait partie de l'histoire de France. «on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers» aurait dit Danton . Et puis est arrivé Bonaparte pour remettre de l'ordre, un peu, et que l'on dénigre toujours sous prétexte qu'il en a trop fait et sûrement pas assez et à qui l'on demande encore, maintenant qu'il est au Panthéon. Cela c'est de la communication !!! Elle est ni discrète ni polie mais elle répond à une question que je me pose. Mon père m'avait appris l'histoire en même temps que la géographie, encyclopédie en deux volumes à l'appui. Le «choum» aidant cela est fort «bien senti». Je ne suis pas tendre mais breton né à Vannes berceau de la brigade de parachutistes coloniaux, caractère de cochon comme mon père qui lui était de Le Tour du Parc canton de Sarzeau où, ci-git : mon cousin mort pour la France en Indochine. Il s'appelait Jean Passelande et je suis persuadé qu'il en demandait pas tant lui qui n'a jamais eu de médaille à titre posthume. Fermez le ban ! et je ne demande pas « pardon » s'il vous plait et vous non plus pour moi je m'y refuse je préfère dire "de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace". Vous savez presque tout car maintenant arrive le meilleur, lequel offre plus d'intérêt…

Après les agapes et les présentations d'usage en politesse, l'on m'a amené au commissariat local pour faire entériner et constater ma présence à Quang Uyen. Là j'ai présenté mon passeport, mon visa et annoncé mes deux journées de passage ici. Je suis donc inscrit sur le registre qui mentionne ma présence les journées des 21 et 22 octobre 2008 en résidence chez Madame Nong Thi Bay à Quang Uyen dans l'ancien sous- secteur Français de Nguyen Binh qui comprenait les postes de l'antenne Nord-est de Dong Khe menant par la RP 37 à la frontière de Chine vers Loung Tcheou, route ou piste que j'ai empruntée lors de ma 1 ère journée de repos à Dong Khe, souvenez vous et revoyez les magnifiques photos ! Ces postes se situaient tout près d'ici à Tra Linh, Ta Lung, Ba Cao, Phuc Hoa, Choc My, Kheo Kha, Ka Linh, Ban Nein. Ils furent évacués à l'été 1949 conformément au programme de la directive Blaizot du 30 juin 1949. L'héritage français était bien présent ici c'est pourquoi, j'en suis persuadé, je frappais et piquais la curiosité de mes hôtes qui étaient heureux d'accueillir un Français dont le frère avait été retenu là, à 5 kilomètres, indépendamment de sa volonté. Je vous propose ces documents pour éclaircir votre mémoire :

Et puis j'ai passé la nuit du 21 au 22 octobre 2008 chez Madame Nong Thi Bay. J'ai pu y faire quelques photos après avoir demandé la permission : les voici ( Quang Uyen-photos chez mon hôtesse d'acceuil-)

Certaines photos sont un peu floues mais au travers d'un cadre dans la semi obscurité cela ne pouvait être parfaitement net et puis je me sentais un peu gêné. Sur l'une d'elles la mention et la signature du général Giap, un moment et un regard d'époque à méditer. J'ai eu l'honneur de dormir dans le lit à moustiquaire rose de Madame Nong Thi Bay, aimablement préparé par elle qui allait dormir pour la circonstance dans une autre pièce. Malgré cela les moustiques ont été féroces durant ces deux nuits là.

Le lendemain je suis parti sur un scooter avec un membre de ma famille d'accueil direction Na pheo appelé aussi en son temps Na Siao village du « camp hôpital » ou camp n°5 d'octobre 1950 à décembre 1951 époque à laquelle il prend la numérotation de camp n°3. Sur 5 kms j'ai été transporté d'abord rive gauche d'une rivière au nom qui m'est inconnue pour passer rive droite installé, de droite à gauche au fil des virages d'une route étroite mais goudronnée, sur le siège exigu de la machine.

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Au niveau de la cascade où se trouve un villageois qui lave sa moto à même la rivière, il y a à gauche une minuscule piste caillouteuse, montante et malaisée qui me donne mal aux fesses et qui va au village et au camp où les prisonniers ont disparus, ou vivent là leur repos éternel.

Nous y sommes, ici je descends du moyen de transport avec le pilote que voici et c'est lui qui va être mon guide dans la découverte du village et du camp.

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Et d'abord «les cuisines à gauche» où les «tu binh» tentaient de faire cuire leur maigre ration de riz quotidienne sur leur feu de bois pour la consommer dans la Khan Nhà qui existait à droite au niveau du rocher, où ils dormaient aussi serrés les uns contre les autres pour se réchauffer car il ne fait pas chaud dès décembre arrivé.

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Et puis quand ils en avaient le temps ils allaient se laver dans la rivière qu'ils pouvaient apercevoir de leur endroit de misère :

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Et maintenant le lieu le plus cruel. Ici dorment de leur dernier sommeil ceux pour qui les souffrances allaient se terminer là après un temps de captivité plus ou moins long selon la blessure reçu pendant les combats ou la maladie contactée. C'est une butte, genre de tumulus à découvrir en photos, envahie par une végétation dense.

(Quang Uyen-des français qui dorment) . Il y aurait ici encore environ 800 Français enterrés d'après André Dubus. Curieusement vous pouvez le voir sur les photos, montré par la main tendue du guide les emplacements mortuaires qui apparaissent brûlés avec une végétation absente alors qu'autour elle est abondante. Ces emplacements sont formés de monticules sous lesquels se trouvent toujours les corps ou ce qu'il en reste…

Maintenant (Na Pheo le village à l'emplacement exact où se trouvait le camp) et puis (Na Pheo la rivière où se lavaient les prisonniers)

Le frangin a tenté deux évasions, repris à chaque fois. La première il a failli réussir mais évadé à trois il a été repris dans un village alors qu'un de ses camarades malade ne pouvait plus continuer, ils n'ont pas voulu l'abandonner. Ils étaient tout près d'un poste Français près de Tien Yen. La seconde, parti à plusieurs également, il a été très vite repris et fait pendant 14 jours, attaché nu à un poteau, la sinistre expérience du parc à bufles. Un de ses camarades de captivité, Morincome le landais, décédé il y a quelques années a réussi lui son évasion mais seul. A méditer…

Enfin il a eu la chance extrême d'être libéré alors qu'il voulait tenter une 3 ème évasion. Son copain radio du GLAP, Deserteau, a été fusillé pour avoir tenté avec la radio viet d'entrer en contact avec les Français tout comme le caporal Journès (voir le document sort des prisonniers). Son copain de captivité Jean Cayrol du 3°BCCP, lui qui l'avait aidé en le soutenant, pendant sa crise de palud, lors de la marche sur le chemin de la libération vers Phu Lang Thuong a été tué à Dien Bien Phu avec le 8°BPC.

Marcel Passelande est lui toujours en forme à «79 berges», il ne sait pas encore tout, «c'est dans les gênes», mais il se soigne, pratique le vélo avec assiduité, possède une bonne cave, habite St Jean de Luz et se fera un plaisir de vous recevoir pour une dégustation si cela vous tente.

Allez moi je prends place sur le siège arrière de la pétrolette pour rejoindre Quang Uyen après avoir bu une ration double de thé vert chez l'habitant à Na Pheo.

Demain je rejoins Cao Bang……..pour un repos mérité.

 

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